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dimanche 18 juin 2017

Plumes inventives

Plumes inventives

Danseuse écrivant (détail)

Pierre Carrier-Belleuse, vers 1890, collection privée



   

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Si vous aimez la poésie amoureuse


En librairie et sur le net dès le 1ier septembre 2016.

Edition Flammarion, collection Étonnants Classiques,

Auteur Céline Roumégoux. 




lundi 12 septembre 2016

La Salamandre



La salamandre






Dring…driiing….driiiiing !

- Encore ce téléphone ! Oui ! Allo ?

- …

- Allo !

- …

- Parlez !

- …

Exaspéré, Xavier raccroche. Pour la cinquième fois depuis le début de la soirée. L’appel est en mode secret. Le livre qu’il est en train de dévorer ne fait qu’accroître son malaise. Cet Edouard Brasey qui raconte avec un grand sérieux que les fées existent, ainsi que les elfes, les ondines et autres devas, doit lui avoir envoyé un esprit farceur, un lutin téléphonique !

Tiens, précisément, voilà  qu’il arrive à la deuxième partie du livre : Comment contacter les fées et les esprits de la nature. Xavier cherche si les élémentaux utilisent la communication moderne mais pas un mot là-dessus. « Comment entrer dans la tige d’une plante », « Conversations avec le dieu Pan » ou « Le dauphin est l’avenir de l’homme », mais strictement rien sur le téléphone.



Dring…driing !

- Arrêtez votre manège ou j’appelle la police ! éructe Xavier.

- Dis, mon chou, tu as un problème ? répond la voix suave de Léonore.

- Pardonne-moi, Léo, mais ce soir je suis harcelé par un correspondant anonyme et mutique !

- Veux-tu sortir prendre un verre avec moi ? Cela te changerait les idées, d’accord ?

- Ce serait avec plaisir mais je suis déjà dans mon lit et demain, lever à six heures ! Ce sera pour une autre fois, ma belle. Ne m’en veux pas, je te prie.

- Je n’insiste pas mais je parie que tu es encore en train de bouquiner et que tu préfères la compagnie de tes figures de papier à la mienne ! Je te pardonne, va !



Xavier raccroche, un peu penaud. Refuser de sortir avec la belle Léonore, cela doit s’apparenter à une cure d’ascétisme ou plutôt à une grosse sottise. Et ces excuses minables de petit vieux ! Il hésite à la rappeler. Non, cela ressemblerait à l’esprit d’escalier. « Tant pis pour toi, mon gars, tu es un imbécile. »

« Je vais débrancher ce satané téléphone, je m’accorde encore dix pages de Brasey et dodo. »

Finalement, sa mauvaise conscience fait place à un état de béatitude. « Je suis libre de mes actes et de mes envies ! Personne, même une nymphe comme Léonore ne parvient pas à m’attirer dans ses filets soyeux ! Bien joué, bonhomme ! »

Dring ! Driing ! Driiiing ! Driiiiiiiiiiing !

Xavier contemple la prise débranchée avec stupéfaction.

Dringiiiiiiiiiiiiiiig ! insiste la sonnerie… dans le salon contigu.




Xavier se lève sans chercher à atteindre ses pantoufles, se précipite sur la deuxième prise qu’il arrache avec violence, fonce dans l’entrée pour arrêter son portable et, dans le même élan, neutralise la sonnette de la porte d’entrée. «  Non, mais, qui c’est qui commande ici ? »

Enfin seul ! Mais le lit s’est refroidi et il a les pieds gelés !

Cela tombe bien : « Les esprits du feu ». Tel est le titre de la partie suivante du livre. « S’ils pouvaient me réchauffer en vitesse, ce serait génial ! »

Xavier éprouve, lui semble-t-il, une légère bouffée de chaleur. « Un peu comme ma mère, en pleine ménopause ! » ironise-t-il en lui-même. « Bon, j’éteins et je me calme ».



Xavier se tourne et se retourne, enlève et replace son traversin. « Si ça continue, je mets la télé et je m’endors sur une série US ».

Dring ! Driiiing ! Dringuedriiing !

Ah non ! Là, non ! Il n’y a plus un seul téléphone en marche ici !

Les mains plaquées sur les oreilles, la tête enfouie sous le traversin, Xavier essaie de respirer malgré tout. « Inspirer et expirer à fond, se répète-t-il, faire le vide, détendre ses membres ». Facile à se dire quand une sonnerie aiguë vous vrille les tympans !

- Allo ? essaie-t-il à tout hasard et dans le vide.

- Enfin, tu me réponds ! susurre une voix mélodieuse. Non, n’allume pas, c’est inutile, je suis esprit de feu. Si tu veux de la lumière, je te la donne.

- Vous voulez dire que c’est vous qui faites marcher la sonnerie du téléphone, branché ou débranché ?

- Rien de plus facile pour nous, vos petits appareils frustes !

- Pourquoi ? Mais pourquoi faire sonner et ne rien dire ? C’est idiot comme système !

- C’est destiné à te mettre en alerte.

- C’est réussi et maintenant je suis en train de devenir fou !

- Non, Xavier, c’est le contraire. Tu as atteint un haut degré de sensibilité.

- Des clous, oui ! Je suis victime d’acousmie et de Brasey ! Mais je suis un homme libre et sain d’esprit, très fatigué. Là, voilà, c’est ça. Je vais me taire et compter les moutons…

- Tu as tort, mon cher, tu as tort…

Xavier, délivré du bruit, fait l’homme de Vitruve au milieu de son matelas, les yeux grand ouverts dans le noir.

« Je m’en nourris et je l’éteins »

- Mais qu’est-ce que c’est que ça, encore !


La devise en lettres de feu s’étale sur le mur de la chambre. Xavier se frotte les yeux, les ferme et les entrouvre avec méfiance. En dessous de la phrase, une curieuse forme se tord, se contorsionne à une allure effrénée … dans des flammes !


La salamandre sur fond de flammes, symbole royal de François 1er, orne une cheminée du château de Blois


« Des visions à présent ! Jamais plus je n’ouvre un ouvrage qui traite de magie. Cela m’enflamme l’esprit, c’est le cas de le dire… »

Xavier rabat violemment sa couette sur son visage et décide de ne plus bouger.


C’est alors qu’une douce chaleur l’enveloppe et qu’un contact subtil l’effleure. Il visualise intérieurement des personnages aux couvre-chefs emplumés, à culottes bouffantes et pourpoints de brocard. Des châteaux aussi, magnifiques, et des peintres, des orfèvres, des sculpteurs. « Quel méli- mélo ! Tout cela est d’une incohérence ! »

- Au contraire, murmure une voix douce à son oreille, au contraire, Xavier, tout se tient…

- Ah oui ? Le téléphone, une voix qui résonne toute seule dans ma chambre, des hologrammes sur le mur, des visions de la Renaissance et cette chaleur suspecte ! C’est terriblement normal ! Je vois d’ici la réaction de Léonore si je lui raconte tout ça…

- Léonore ? Parlons d’elle si tu veux bien.

- Pas question !

- Alors, découvre ton visage et regarde.

Xavier aventure un œil puis se dresse sur son séant : le visage de Léonore lui sourit, grandeur nature, à la place de la bête du feu et au-dessous de la drôle de devise.

« Je deviens complètement cinglé sans avoir rien bu ni fumé, c’est très très grave ! »

- Ne m’as-tu pas reconnue ? Je ne suis pas un spectre, seulement Léonore ! Tu vois, il y a plusieurs façons de passer ensemble la soirée.

- Peux-tu me dire à quoi rime cette mascarade ? balbutie Xavier en pressant l’interrupteur.

La chambre envahie par la fée électricité a un air outrageusement banal et vide.


Xavier se lève et fouille l’armoire à pharmacie. Un somnifère léger, un verre d’eau et une veilleuse et l’affaire s’achève.

« Je nourris [le bon feu] et j'éteins [le mauvais] » ou en latin "nutrisco et extinguo" : on parle de moi, là ? C’est une menace ou quoi ? Je n’ai pas pu inventer une phrase pareille ! » Plus Xavier y pense, plus il se dit qu’il a déjà vu cette devise quelque part, dans un de ses livres, à coup sûr, ou au cinéma. Les hommes emplumés en barboteuses de soie, mais oui c’est ça, mais c’est bien sûr. Il faut vérifier d’urgence.


Il se précipite vers sa bibliothèque et saisit sans hésiter un ouvrage d’héraldique. « Qu’est-ce que je te disais, ce sont les armoiries de François 1ier ! »

La salamandre se déploie sous la devise !

Mais quel rapport avec Léonore ? Sa chevelure flamboyante, sans doute et son coup de fil : des associations d’idées, rien que des associations d’idées. Un peu fumeuses…




Il repense à ce que raconte Brasey : « Chez les Anciens, ces êtres prenaient la forme de petits tritons qui vivaient dans le feu et s’en nourrissaient mais avaient également le pouvoir de l’éteindre…. En tant qu’élémentaux du feu, c’est-à-dire l’élément le plus élevé, le plus mystérieux et le plus difficile à contrôler, les salamandres sont aussi associées au feu philosophal des alchimistes ».


Xavier commence à comprendre le message mais cela lui donne la migraine. Il est temps d’aller dormir pour de bon.




Le lendemain, Xavier passe une journée de travail plutôt pénible, des idées obsédantes l’assaillent et il a un mal fou à se concentrer sur les dents de ses patients. Des gueules de dragons, les flammes en moins, pense-t-il, tout en réprimant un fou rire ! De temps en temps, il vérifie que le visage de Léonore n’apparaît pas en surimpression. Léonore, Léonore…


Le soir venu, il a la surprise de découvrir Léonore devant la porte de son cabinet.

- Alors, tu connais ton correspondant mystérieux d’hier au soir ?

- Je pense que oui, tu vois, et j’ai même une belle définition de l’amour et de la femme !

- Et c’est ?

- On n’y voit que du feu ! Et l’énigme fait cogiter bien du monde….

Céline Roumégoux 

Lire : Édouard Brasey, Enquête sur l'existence des fées et esprits de la nature. J'ai lu, collection "Aventure secrète", 1999.

mercredi 20 juillet 2016

La légende de la fée du Lac d’Annecy



... Il était une fois, il y a bien longtemps, un joli petit village situé sur une presqu'île au large de Duingt, sur les rives du Lac d'Annecy. Là, dans ce village, les gens menaient une vie simple et heureuse : les hommes cultivaient la terre, allaient à la chasse et à la pêche, plantaient leur vigne, faisaient leur vin ; quant aux femmes, elles élevaient les enfants en soignant les bêtes et faisaient marcher leur langue, comme il se doit...

Par un beau soir de la Noël, alors que chacun dans les maisons se prépare pour la messe de minuit et apprête la collation du retour, voici que, venant de la montagne toute proche, le Semnoz, apparaît dans la neige qui recouvre la campagne, un étrange équipage : une pauvre vieille toute pliée en deux sur son bâton noueux, accompagnée d'un vieux chien pelé, baveux, galeux. Dans la bise, ils se hâtent vers le village, malgré les éléments déchaînés.

La pauvre vieille pensait qu'il lui serait facile de trouver un asile pour la nuit et la voilà qui arrive à la première maison du village. Dans le pèle (la cuisine), la maîtresse de maison roule la pâte des rissoles (
petits chaussons garnis de pâte de coings, de poires ou de pommes longuement confites au four), les bras enfarinés jusqu'aux coudes. La vieille toque à la porte et la maîtresse de maison d'ouvrir :

- Holà, la vieille, que faites-vous à cette heure ? Les gens honnêtes ne courent pas les chemins le soir de la Noël !
- Hélas, ma bonne dame, je voudrais juste un quignon de pain et un coin de grange pour moi et mon chien ; nous venons du Semnoz et nous sommes fourbus par cette bourrasque...
- Holà ! Passez votre chemin, il n'y pas de place pour vous ici !

Et voilà la pauvre vieille repartie plus loin, toute pliée en deux sur son bâton noueux, accompagnée de son chien pelé, baveux, galeux. Et, à la maison suivante, c'est le maître de maison qui remonte de la cave, chargé d'un beau jambon fumé et de bonnes bouteilles qui accompagneront la collation du retour de la messe de minuit et qui la renvoie aussi rudement. La vieille et son chien repartent encore plus loin.

De maison en maison, tous la renvoient. Même les enfants qui fourbissent les lanternes pour se rendre à l'église, la chassent à leur tour. Partout la mendiante est éconduite et renvoyée sans un regard de pitié, ni un mot de consolation. Lorsque la dernière porte du village se referme sur elle, la pauvre vieille reprend le chemin de la montagne, accompagnée de son vieux chien, pelé, baveux, galeux, en dépit de la bise et de la neige.


 Le Semnoz

Cheminant dans la tourmente, la vieille atteint bientôt la crête du Semnoz. Au loin, tout près de l'étendue scintillante du lac d'Annecy, le village apparaît minuscule. Et déjà, sortant des maisons, les familles joyeuses s'acheminent vers l'église qui accueille les premiers paroissiens, tandis que du clocher s'égrènent les douze coups de minuit. Mais, là-haut dans la montagne, s'opère tout à coup une étrange métamorphose : la pauvre vieille se transforme soudain en une magnifique jeune femme, vêtue d'un manteau d'hermine et le pauvre chien pelé, baveux, galeux devient une splendide bête puissante.

Et la Fée du Lac, car c'était elle, se retourne vers le village en criant :
- Gens méchants, soyez punis comme vous le méritez !

Aussitôt, il se produit un énorme cataclysme, un gigantesque raz-de-marée, qui gonfle les flots, puis les creuse en gouffre où disparaît le village, aspiré dans les sombres profondeurs. Quelques instants plus tard, le lac recouvre à nouveau de ses flots paisibles ce qui avait été un village heureux...

Si un soir de la Noël, vous passez au large de Duingt, vers la Minuit, arrêtez-vous au bord du lac et écoutez... Vous entendrez quelque part, venant de l'onde, sonner les douze coups d'une cloche lointaine. C'est la plainte éternelle et désespérée du village englouti.

Texte auteur anonyme

lundi 11 juillet 2016

Folie douce : dérèglement climatique


Folie douce ou quand le temps se dérègle


Scène 1 Anatole, les mains levées au ciel, se déplace de long en large, un arbre est fortement agité par le vent.


Martin. A quoi joues-tu Anatole ?
Anatole. Tu le vois bien, j’essaie d’arrêter le vent !
Martin. Mais c’est impossible, voyons ! Personne n’a jamais pu.
Anatole. Les hommes ont bien réussi à s’en servir, pourquoi ne pourraient-ils pas l’arrêter ?



Martin. C’est comme si tu voulais empêcher le soleil de se coucher, ce sont des forces qui nous dépassent. Et avec tes faibles mains, que crois-tu faire ?
Anatole. Les druides et les chamans savaient parler au vent, l’apprivoiser. Ils étaient capables de l’apaiser, de lui faire changer de sens.
Martin. Tu crois vraiment à ces contes de nourrice ? Et puis, à quoi cela te servirait-il de maîtriser le vent ? C’est utile aussi le vent.
Anatole. Eh bien, vois-tu, je déteste le vent.
Martin. Alors, si ton vent est sensible, il le sait que tu ne l’aimes pas et il ne se laissera pas faire !
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Scène 2 La scène est vide et il pleut des trombes. Entre Perle.

Perle. Merci Vent de m’avoir apporté soeur Eau ! Il y avait si longtemps que je l’attendais !
Perle tourbillonne sur elle-même, les cheveux dénoués et trempés. Arrive Laudine, courbée sous un parapluie récalcitrant.



Laudine. Quelle averse ! Que fais-tu sous la pluie, sans parapluie : tu vas attraper
mal ! C’est agaçant, ce temps de chien !
Perle. L’eau du Ciel est un don. L’eau, c’est la vie. Elle purifie tout. Fais comme moi, laisse-la te laver.
Laudine. Je déteste la pluie, c’est triste, c’est foid et je suis propre.

dimanche 5 juin 2016

L'orange des merveilles

“La terre est bleue comme une orange” Paul Eluard

Une pomme d’or, au jardin des Hespérides ! Le trésor trouvé près de la cheminée de nos grands-parents, les soirs de Noël ... Un fruit du soleil, une fille de la lumière qui illumine l’hiver.

Bénédicte n’osait pas entamer la belle peau lisse, d’une blondeur rousse.



- Mais si, tu verras, c’est délicieux ! Prends ce couteau bien aiguisé et fais-le glisser en colimaçon tout autour du fruit, l’encouragea son père avec son bon sourire.
- C’est dommage d’abîmer un si beau présent ! Ne pourrait-on pas le conserver ?
- Bien sûr, tu peux garder ce fruit quelque temps, au frais, mais il faudra le goûter avant qu’il ne se gâte.
La petite fille venait de recevoir son premier cadeau de Noël, mais le plus merveilleux, quelques mois avant, cela avait été le retour de son père, du front. Celui de la grande guerre. Il était revenu entier, pas de blessure, de mutilation, il avait seulement été gazé.
A presque quarante ans, il avait été rappelé et affecté aux transmissions, ce qui l’avait mis à l’abri du pire. A présent, il avait retrouvé la vie civile et sa famille et ne parlait jamais de là-bas.
Bénédicte prit délicatement l’orange, la plaça dans un petit panier en osier et la déposa sur une étagère de la cuisine. Elle ne se lassait pas de contempler cette boule exotique, elle n’avait jamais rien vu de si coloré, de si odorant, de si mystérieux...
La nuit, elle l’emportait dans son alcôve et ne quittait pas des yeux la sphère d’or jusqu’à ce que le sommeil la transportât au pays des songes.
Alors, la boule se mettait à tourner, à tourner et à s’élever au-dessus de la chambrette. Elle traversait le toit, tourbillonnait et s’élançait dans l’espace. Bénédicte la voyait grossir à mesure qu’elle s’éloignait. Au-dessus d’elle, plus de plafond mais l’espace, les étoiles, et son orange géante qui tournoyait et filait les rejoindre. Alors, la belle couleur chaude virait au jaune, puis au blanc éblouissant pour se transformer en bleu clair.
Bénédicte battait des mains à ce spectacle. Comme elle aurait aimé se raccrocher à sa petite planète, devenue bleue, et découvrir avec elle les espaces infinis, s’élever dans les nues !
Le matin, elle retrouvait son petit soleil, bien gentiment couché à côté d’elle.
- C’est normal de te reposer après une telle course ! pensait la petite fille.

Quatre-vingts ans s’écoulèrent, les oranges étaient devenues denrée courante et sous les sapins de noël enguirlandés, elles n’avaient plus leur place, trop ordinaires ! Les jeux vidéo, les scooters miniature les avaient remplacées.

La petite Bénédicte était devenue une vieille dame et elle regardait toujours le ciel, la nuit, pour voir si son étrange boule d’or persistait à valser dans l’espace.

- Vous savez, madame, votre mère ne va pas vivre longtemps, elle a toute sa conscience, bien sûr, mais elle n’en peut plus de ce respirateur : la nuit, on est obligé de lui attacher les mains pour éviter qu’elle ne l’arrache.
Au creux de l’oreiller, le même visage plein de douceur, un sourire léger et les mains qui voltigeaient pour exprimer un message que les lèvres ne pouvaient plus transmettre. L’avant-dernier jour, un doigt tremblant désigna la fenêtre bien fermée, comme dans tout service de réanimation.



- Tu veux que j’ouvre la fenêtre, c’est bien cela ?
Les yeux se fermèrent pour acquiescer. Je me dirigeai vers la baie, prête à faire jouer la crémone.
- Que faites-vous ? Vous n’y pensez pas ! Nous sommes en atmosphère stérile : vous ne devez toucher à rien ! s’indignait une aide-soignante.
Les pauvres yeux clignèrent, résignés, et le gentil sourire coupable réapparut.
Alors, le doigt fragile dessina dans l’espace un cercle et s’agita comme pour le pousser vers le haut. Je regardais de tous mes yeux pour comprendre la signification de ce geste. Le même dessin se renouvela, le même mouvement de voltige jusqu’à ce que le doigt épuisé retombât sur le drap, comme un papillon foudroyé.
Ce jour-là, à l’heure de la visite, j’apportai une balle, une boule de noël, une pomme, une bille et une orange que je montrai à ma mère à tour de rôle. A la vue de l’orange, ses yeux presque éteints s’animèrent et elle avança sa main qu’on venait de libérer de ses liens. Je lui glissai le fruit dans la paume et l’aidai à le soutenir. Un sourire de ravissement se dessina sur ses lèvres desséchées et elle tenta d’ouvrir les doigts comme pour projeter l’orange dans l’espace. Elle suivit du regard une trajectoire qui semblait bien réelle. Je ne pus m’empêcher de regarder aussi et ce que je vis me fit douter de ma raison. Le plafond blanc de l’hôpital s’était métamorphosé en ciel limpide et une drôle de petite sphère dorée s’élevait très vite, tournait, tournait, grossissait, grossissait, se chargeait de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, devenait bleue comme pour se fondre dans l’azur de ce ciel de printemps. Je vis alors se dessiner la forme d’une petite fille qui riait et battait des mains en dansant de joie sur sa planète bleue.



Je reportai mon regard sur le lit : la main s’était relâchée, les yeux avaient définitivement chaviré dans un sourire d’extase et l’orange avait disparu....

Céline , hommage à ma mère.

jeudi 26 mai 2016

Le Petit Prince est à Lyon



Présence clandestine

Statue en bronze de Saint-Exupéry et du Petit Prince 
au sommet d'une colonne en marbre, place Bellecour
par Christiane Guillaubey.

- Dis, monsieur, s’il vous plaît, montre-moi ta ville.
- Tu sais, c’est bien loin d’ici.
- Et si tu répares ton avion, tu voudras m’y conduire, dis ?
- Je n’y connais plus personne et ce serait pire que ce désert pour moi, mon petit bonhomme.
- On pourrait juste regarder et ne pas se faire voir.
- Si tu veux mais il reste du travail pour faire voler mon avion.
- Je suis très patient. Tu dis qu’ici le temps n’existe pas.
- Eh oui, le temps, petit Prince, c’est juste une illusion.

Alors, ils sont partis, tous les deux, dans le petit avion et ils ont volé longtemps, longtemps. Ils ont traversé la grande mer qui brillait et sont arrivés au-dessus de Lyon. Ils ont tourné, tourné. Ils ne savaient où se poser. Et tout était tellement grand et peuplé ! 

Lyon, place Bellecour, Sant-Exupéry est né dans le grand bâtiment au fond de la place, à droite.

- Tu la vois, ta place, dis, monsieur ?
- Oui, elle est toujours là, on dirait. Penche-toi un peu, c’est ce carré rose
- Et ta maison ? Tu la trouves aussi ?
- Elle a changé de couleur, mais elle est encore debout, au coin de la place Bellecour. Ici, tu vois ?
- Et si on se posait ?

Depuis, sur la place à l’écart, côté ouest, a poussé une drôle de colonne de marbre blanc. Elle est haute. C’est un bon poste d’observation. Les passants ne pensent pas à lever la tête. Ils sont bien tranquilles tous les deux. Tout de même, il ne fait pas chaud, perchés là haut, incognito. Antoine est assis, les jambes dans le vide, le col relevé et les mains dans les poches. Son casque et ses lunettes sur la tête, il observe sa ville. Le dos tourné à sa maison, il semble mélancolique. Le petit prince, lui aussi, frissonne un peu, cheveux bouclés au vent. Il est debout, la main droite dans la poche, la gauche posée tendrement sur l’épaule droite de son père adoptif. Sa longue écharpe lui est bien utile. Avec ses petits yeux en boutons de bottines, quelle mine espiègle ! Ils ont l’air d’être en bronze tous les deux et ce n’est même pas vrai. Christiane Guillaubey le sait bien, elle qui les a sculptés. Peut-être que la rose les rejoindra et ils resteront là, discrètement et pour toujours.

Céline Roumégoux